Les discriminations raciales au travail sont monnaie courante, ne serait-ce que pour accéder à un entretien d’embauche. Et cela en va de même pour l’accès au logement. Par conséquent, un cercle vicieux se forme, favorisant la précarisation chez les victimes de racisme. Mais, pour une personne blanche au nom et prénom sans consonance étrangère, il peut être difficile de comprendre ce que vivent les personnes victimes de racisme. 

Surtout lorsque seulement très peu de données officielles sur les statistiques de discriminations raciales existent. En France, s’il est possible de mesurer les discriminations sexistes par exemple, il est constitutionnellement interdit de réaliser des statistiques ethniques et donc de mesurer les inégalités raciales, puisqu’il n’y a pas de race entre les êtres humains.

 

Accès au logement, la première épreuve

En France, selon une étude, les populations d’origine supposée africaine, et plus particulièrement maghrébine ont 26% de chance de moins que la moyenne de la population générale de pouvoir visiter un logement à louer. 

Selim*, 28 ans, est marocain et vit en France depuis 10 ans. A peine arrivé après son bac pour y poursuivre des études en école de commerce à Marseille, il se confrontait déjà à la difficulté d’accès au logement et au racisme associé. Il s’est vu refuser plus d’une dizaine de visites d’appartements d’affilée, alors même qu’il remplissait tous les critères demandés. “On me refusait une visite en m’expliquant que les propriétaires ne souhaitaient pas louer à des personnes d’origine africaine à cause de mauvaises expériences passées. Lorsque j’arrivais à effectuer une visite, on me précisait alors que l’appartement n’était pas fait pour loger toute une bande de personnes. On m’a dit plusieurs fois que si j’avais précisé mes origines, on ne m’aurait pas fait déplacer pour rien. Le pire, c’est que ces remarques et toutes les autres entendues lors de ma longue recherche de logement était souvent accompagnées d’un ‘’ Mais ce n’est pas du racisme hein … ‘’ »

En France, en 2016, une agence immobilière faisait fuiter une fiche de logement censé restée confidentielle sur laquelle était écrit : « Attention, important pour la sélection des locataires : nationalité française obligatoire, pas de Noir. »

Cependant, il existe très peu de données officielles car il y a peu de plaintes. Les personnes discriminées ne saisissent que très rarement la justice, notamment par peur d’être discriminées là encore.  

 

La précarisation du logement à l’emploi

 

Ces difficultés compliquent l’accès au travail où là encore, le racisme est très présent.

« J’ai été SDF pendant toute la durée d’un stage à Paris, lorsque j’étais en Master de Finance, faute de trouver un logement. J’ai régulièrement dormi dans les locaux de l’entreprise, dans la réserve. Il y avait des sanitaires qui bénéficiaient d’une douche que j’utilisais avant que les collaborateurs n’arrivent le matin. L’entreprise le savait mais fermait les yeux et personne ne m’en a jamais parlé. » explique Selim. « Je suis loin d’être le seul dans ce cas, mais c’est tellement tabou que personne n’en parle et ceux qui savent le banalisent ».

Et si accéder à un logement est déjà une véritable épreuve, obtenir un entretien d’embauche puis un poste est un parcours du combattant pour les personnes victimes de discriminations raciales, auxquelles s’ajoutent les discriminations liées au handicap, au sexe, à l’âge, à la religion et à l’apparence physique en général (poids, beauté, « look », taille). 

Le code du travail, de la théorie à la réalité

Si l’article L1221-6 du Code du travail stipule que « les informations demandées doivent présenter un lien direct et nécessaire avec l’emploi proposé ou avec l’évaluation des aptitudes professionnelles », la réalité est tout autre. Leslie*, 22 ans, d’origines italienne et ivoirienne se souvient, lors d’un entretien passé pour entrer en école de commerce, de cette remarque d’un des membres du jury à son souhait d’entrepreneuriat plus tard : « comment allez-vous faire pour réussir à créer votre entreprise en tant que femme de couleur ? »  

Selim, quant à lui, après ses études, s’est heurté aux discriminations à l’embauche. « Au début, lorsque je postulais, pour passer le premier filtre du CV, je n’indiquais ni mon vrai nom, ni ma photo. Puis j’ai compris que si j’arrivais à passer plus facilement à l’étape supérieure et obtenir un entretien, je rencontrerai de nouveau des comportements racistes. »

 

L’accès à l’emploi, le parcours du combattant

 Pourtant, il existe une liste de « questions interdites » en entretien. On y retrouve notamment la provenance des origines et la religion. Mais s’il est légal de mentir pour répondre à ces questions, il n’est évidemment pas possible de tricher sur son apparence ou de dissimuler un accent étranger. Ainsi, selon une étude du défenseur des droits, la couleur de peau est le 3eme critère le plus discriminant derrière les origines et le nom/prénom du candidat. Ainsi, selon cette même étude, c’est au cours du premier entretien que les rejets pour cause de discrimination ont lieu (43%), devant le premier contact notamment par le CV (40%). Puis vient le moment de la période d’essai, qui constitue 10% des rejets pour discrimination. 

 « Il suffit d’un responsable raciste pour réussir à licencier une personne. Pour un entretien dans une banque, au poste de conseiller financier, la recruteuse paraissait emballée par mon profil. Quelques jours après, étant sans nouvelles je la contacte. Elle me répond qu’elle est en train de se battre avec la Responsable RH pour appuyer mon profil car celle-ci est ‘’un peu frileuse en ce qui concerne les personnes étrangères, car ça a l’air compliqué administrativement’’. J’insiste en lui expliquant que j’ai un titre de séjour en règle et que tant que j’ai un emploi, je peux le renouveler. Finalement, c’est au bout de 3 semaines de période d’essai qu’elle m’a remercié, m’expliquant que j’étais un très bon élément mais que, étant étranger, cela l’empêchait de se projeter dans une collaboration à long terme et qu’elle préférait embaucher un français, par sécurité ».

La banalisation des comportements racistes

Les comportements racistes sont motivés par la haine et la peur de l’autre, découlant de l’ignorance et de stéréotypes largement diffusés dans la culture populaire.

Et si les candidats sont fréquemment discriminés, c’est aussi parce que certaines entreprises n’hésitent pas à promouvoir une culture raciste dans les processus d’embauche. C’est le cas d’Albane*, qui lors d’une campagne de recrutement pour un salon de coiffure sans rendez-vous dans lequel elle travaille, avait comme consigne « pas d’arabes ». Les coiffeuses quant à elles, à la demande de la direction, ne devaient pas accepter les clientes aux cheveux crépus, car « ce n’est pas rentable ça prend trop de temps donc si une cliente aux cheveux afro se présente, on n’a pas de place. »

 Le racisme par l’humour

Dans le quotidien au travail, on retrouve également le racisme au sein de conversations et situations totalement banalisées entre collaborateurs. 

 « Les collègues de travail se permettent de faire des blagues qui sont parfois déplacées. On m’a déjà demandé si j’allais tchipper (siffler des lèvres) ou imiter un accent africain. » raconte Leslie*. « Ce qui me dérange c’est qu’il m’est de plus en plus difficile de reprendre ces personnes car on finit par me décrire comme agressive dépourvue de sens de l’humour. Et puis je fais partie de la minorité de personnes de couleur à mon travail donc je n’ose pas éduquer les personnes aux comportements déplacés. » Quand ce ne sont pas les collègues, ce sont les interlocuteurs externes qui font preuve de comportements racistes et dans bien des entreprises, la politique est à la banalisation. « Mon manager m’expliquait que quand un client me faisait une remarque raciste, il ne fallait pas le prendre personnellement et que le mieux était de sourire ou de faire comme si je n’avais pas entendu. » témoigne Selim*, lorsqu’il était au guichet d’une agence bancaire. 

 

Black Lives Matter

Aujourd’hui le mouvement #BlackLivesMatter permet de mettre en lumière les discriminations et violences raciales, à l’instar du mouvement #Meetoo pour les violences sexistes et sexuelles. Dénoncer les discriminations raciales est essentiel pour lutter contre les comportements racistes, éduquer leurs auteurs et sensibiliser les personnes qui n’y sont pas confrontés mais qui en laissant faire, se rendent complices. 

 

 *Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des répondants.